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Nous recevons quotidiennement, à la rédaction, des témoignages d'enseignants qui vont mal... Des agents de l'Etat qui, confrontés à des élèves de plus en plus ingérables, n'en peuvent plus de ne pas être soutenus par leur hiérarchie ! Qui n'en peuvent plus de ne pouvoir exercer leur métier dans des conditions matérielles et psychologiques normales... Nous avons donc décidé de publier le (long) billet d'humeur d'une jeune femme qui a souhaité devenir enseignante par vocation et qui, au bout de trois ans d'exercice (à peine), tire la sonnette d'alarme.
"Cela ne fait que trois ans que je suis enseignante dans le secondaire, et je n'arrive déjà plus à sourire à toutes ces blagues sur les fonctionnaires, et j'en ai assez de l'image que la plupart des médias et des politiciens donnent du corps enseignant. Si l'on écoute ces derniers, les enseignants sont payés à ne rien faire, ont beaucoup trop de vacances, et ont de surcroit la sécurité de l'emploi. Pourtant, ils osent faire régulièrement grève ! Quelle honte...! Quand la vérité sur les conditions de travail des enseignants sera-t-elle rétablie ? Je ne peux aujourd'hui plus me retenir d'en parler.
Être admis aux concours de l'enseignement n'est pas chose facile, notamment à cause des suppressions de postes. Cependant être admis au concours est loin, très loin, d'être le début de « la belle vie ». Dès la première affectation, le parcours du combattant commence. Contrairement à ce qu'annoncent les textes officiels, une grande proportion de professeurs stagiaires ne sont pas maintenus dans l'académie où ils ont été admis au concours, mais sont directement envoyés à l'autre bout de la France. Il faut préciser que cette affectation ne leur est communiquée que trois à quatre jours avant la rentrée des élèves. Ils doivent donc quitter précipitamment conjoint (on sépare les couples sans hésitations. Le rapprochement peut prendre des années), famille et amis, et n'ont souvent d'autre choix que de séjourner à l'hôtel plusieurs semaines, voire plusieurs mois, en attendant de trouver un logement digne de ce nom. Contrairement à ce que croient encore beaucoup de personnes, le ministère de l'Éducation nationale ne dispose absolument pas d'un service aidant à la recherche de logement, et ne propose pas non plus de logements de fonction.
La formation, elle, reste très théorique et peu de conseils réellement pratiques et applicables sont donnés. Le ministère se vante de proposer un suivi ou soutien pendant les deux premières années d'exercice, notamment grâce à la présence de professeurs référents dans les établissements, censés aider et conseiller les néo-titulaires. Ce n'est pratiquement jamais le cas. Les formations rendues obligatoires lors de ces deux premières années ne sont quant à elles que des occasions de culpabiliser les jeunes enseignants. On y apprend que si un cours ne se passe pas bien ou si des élèves ont de mauvais résultats, c'est tout simplement parce que nos méthodes ne sont pas bonnes et que nous n'avons aucune personnalité ni aucun charisme. Les « outils » proposés ne sont applicables que dans une classe idéale, studieuse, à effectif très réduit et disposant des dernières technologies. Malheureusement, les classes sont surchargées, parfois très difficiles à gérer, et de nombreux établissements ont un budget limité et donc peu, voire aucun matériel. Les phrases du type « il n'y a qu'à », « il suffit de », etc., entendues lors de ces formations deviennent vite irritantes. Elles restent toutefois des formes de pression que l'on retrouve ensuite au sein des établissements, véhiculées par les Rectorats et les chefs d'établissement, en résumé par des personnes qui n'ont jamais enseigné, ou n'ont pas enseigné depuis longtemps.
A cela s'ajoute la réalité du terrain. Les classes deviennent de plus en plus difficiles à gérer, pour de nombreuses raisons sur lesquelles je ne m'attarderai pas dans cet article. En matière de discipline, les enseignants ont très peu de recours. En trois ans, j'ai découvert différents types d'établissements, mais ils m'ont tous permis de constater que la plupart du temps, la discipline mise en place par les enseignants pour préserver le déroulement de leurs cours n'est qu'une mèche mouillée. N'étant que rarement appuyés par les chefs d'établissement, les enseignants perdent vite toute crédibilité devant les élèves et leur autorité n'est absolument pas respectée. J'ai eu l'occasion d'enseigner dans un établissement ZEP. Lorsque je suis allée voir le chef d'établissement pour aborder le cas d'un élève de 4ème extrêmement irrespectueux et perturbateur, et que j'ai osé - quelle folie, enfin ! - lui faire part de mon intention d'exclure cet élève de mon cours afin de permettre aux autres élèves de travailler, il a désapprouvé et a dit préférer une sanction plus « globale » (un jour... Dieu seul sait quand.). J'ai pris mon courage à deux mains et ai refusé. Je lui ai expliqué avoir choisi ce métier afin de faire cours et d'aider les élèves à progresser, et non dans le but de me faire insulter et manquer de respect. Jusqu'à quand ? Jusqu'à quand les enseignants devront-ils se laisser insulter ? Jusqu'à quand devront-ils accepter de voir leur rôle d'enseignant transformé en celui de gardien de zoo, voire de prison ? Et tout aussi grave : jusqu'à quand les élèves désirant travailler et progresser devront-ils perdre leur temps dans des cours qui n'ont ni queue ni tête parce que leurs professeurs ont reçu l'ordre de ne pas exclure les élèves perturbateurs ? Quel est l'objectif de toute cette politique en fin de compte ? J'avoue avoir du mal à le saisir.
Les pressions subies par les enseignants ne se limitent pas au domaine de la discipline. L'Éducation nationale est devenue une véritable entreprise dans laquelle il faut à tout prix faire du chiffre et de la rentabilité. Comme conséquences, je citerais notamment la quasi-disparition du redoublement car trop de redoublements feraient baisser les statistiques ; et le fait que de nombreux TZR (Titulaires sur Zone de Remplacement) enseignent parfois dans trois établissements à la fois pour pallier les absences de professeurs, mais également et surtout les économies de personnels de plus en plus grandes.
On fait en outre pression sur les enseignants pour avoir de bons pourcentages de réussite aux examens. Quel est le problème ? Le problème est qu'à cause de cela, lors des conseils de classe, lorsqu'il est constaté qu'un élève a de mauvais résultats, on ne se demande ni s'il travaille suffisamment ni s'il a besoin d'aide ou de repenser son orientation. Non. On accuse plutôt les enseignants. Devant toute une équipe de collègues et des parents d'élèves, des enseignants sont sans arrêt pris à parti et humiliés. Comme au cours des formations, on remet en cause non seulement leur travail, mais également leur propre personne.
Les humiliations et le harcèlement moral sont en effet courants dans l'Éducation nationale, même si cela reste bien entendu un sujet tabou. Ainsi, même des enseignants pourtant reconnus pour leur efficacité sont humiliés devant tous leurs collègues et sont qualifiés de « personnes inutiles, qui feraient mieux de démissionner » par des inspecteurs académiques (fait vécu).
Face à toutes ces pressions, et ce billet d'humeur n'est en rien exhaustif, de plus en plus d'enseignants souffrent de dépressions, mais au lieu d'inquiéter, cela fait sourire le ministère et les chefs d'établissement qui s'efforcent d'étouffer le problème. Au cours de ma première année d'exercice, mon médecin a jugé indispensable de me mettre en arrêt maladie après m'avoir vue m'effondrer moralement suite à plusieurs mois de pression intense et de surmenage. Lorsque j'ai contacté l'établissement pour le leur signaler, la principale a exigé que je lui communique le motif précis de l'arrêt (illégal - secret médical) et a ri aux éclats lorsque je le lui ai expliqué, s'exclamant : « Ce n'est certainement pas le travail qui a provoqué ça !!!! ». Dans le même ordre d'idée, une collègue a été victime d'une dépression suite à six mois de pression exercée par son chef d'établissement. Le jour où elle a pu reprendre son poste, le proviseur n'a rien trouvé de mieux que de lui lancer : « Allez travailler, Mlle X, ça vous changera ! »
Peut-être faut-il attendre qu'il y ait plus d'une quinzaine de suicides, comme parmi les employés de France Télécom, pour que l'opinion publique prenne conscience du quotidien des enseignants ? Faudra-t-il plus d'une quinzaine de suicides pour que les cas de dépression réactionnaires soient reconnus comme tels, et que des mesures soient prises ? J'ose espérer que la sonnette d'alarme sera tirée bien avant."
Séverine, Normandie. |