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Aujourd’hui les ados ne se contentent plus de tatouages ou de piercings pour cultiver leur style. Certains décident de marquer leur propre corps en se scarifiant. En inquiétante progression, ce phénomène – vraisemblablement pratiqué par 10 % des adolescentes – interpelle par sa violence. Est-ce un acte de provocation enfantine ou le signe d’un malaise profond ? Qui sont ces jeunes qui se scarifient, et comment réagir face à eux ?
Par Sophie Baqué
Claire Gentaire crie sa colère à qui veut bien l’entendre. Cette mère de famille réclame un droit de réponse à l’Éducation nationale suite au drame qui a touché sa fille Alice, une élève de terminale S ayant de bons résultats scolaires. Elle raconte : « en 2006-2007, Alice était en terminale au Lycée de la Communication à Metz. Suite à un traumatisme dont j’ignorais alors l’existence, ma fille a traversé un malaise profond. Pendant toute l’année, elle a scarifié son corps au rasoir, au compas, sur ses bras et ses jambes. À la maison, nous n’avons rien remarqué… » Claire Gentaire ajoute : « Mais l’infirmière et les professeurs, eux, savaient. Pourquoi ne m’ont-ils pas alertée ? » En effet à l’automne, la jeune fille confie son problème de scarification à l’infirmière scolaire. Elle la revoit ensuite régulièrement pour faire soigner ses blessures sur les bras, les jambes. Un après-midi de janvier 2007, les coupures sont si profondes que l’infirmière scolaire envoie Alice aux urgences… sans juger utile de prévenir les parents ! Ce n’est qu’en février que Claire Gentaire, alertée par un début d’anorexie chez sa fille, décide de mener son enquête : elle tombe alors sur un mail où Alice parle d’automutilation. Et demande sur le champ un rendez-vous avec l’infirmière du lycée : « Elle m’a expliqué ne prévenir les parents que lorsque l’enfant blesse une partie vitale » s’indigne encore Claire Gentaire.
Y a-t-il eu non-assistance à personne en danger de la part de l’équipe pédagogique? Cas de négligence ou strict respect du secret professionnel ? L’académie de Nancy-Metz n’a pas jugé bon de répondre aux courriers de Claire Gentaire ainsi qu’à nos questions. Un silence qui en dit long. Et laisse envisager le pire. Car sans prise de conscience ni plan de prévention adéquat, comment être sûr qu’un nouveau drame ne survienne pas dans les collèges et lycées de la République ?
80 % des scarifications débouchent sur des tentatives de suicide
Pour les pédopsychiatres, cela ne fait aucun doute : la scarification est à prendre très au sérieux. Un chiffre en particulier attire l’attention : 80 % des jeunes qui se scarifient avant 15 ans font ensuite des tentatives de suicide. Mais les spécialistes déplorent la banalisation de cette pratique : « c’est un comportement de passage à l’acte, pas une provocation enfantine ! » ajoutent-ils. Bien souvent, ils reçoivent des jeunes se scarifiant depuis des années, dont l’entourage était au courant, et qu’on n’envoie consulter que quand ils parlent de suicide. Une perte de temps considérable qui risque d’entraîner l’addiction. « Au départ, le jeune se scarifie pour soulager une douleur morale. Mais plus il le fait, plus il devient prisonnier des symptômes : son corps va réclamer cette souffrance, et c’est le cercle vicieux », explique Xavier Pommereau, pédopsychiatre au Centre Abadie du CHU de Bordeaux.
| Le saviez-vous ? |
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Les scarifications sont souvent appelées à tort automutilation. Les scarifications sont des coupures et griffures de la peau, l’automutilation est l’attaque irréversible d’un organe (comme se crever un œil par exemple).
5 à 10 % des adolescentes se scarifient. Cette pratique concerne essentiellement les jeunes filles.
80 % des jeunes de moins de 15 ans qui se scarifient font des tentatives de suicide par la suite. Les comportements de rupture en plus forte augmentation chez les adolescents sont la boulimie, le binge drinking (consommation excessive de boissons alcoolisées) et les scarifications. 15 % des jeunes sont touchés.
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Par ailleurs, les études montrent que ce phénomène est souvent lié à des violences sexuelles subies dans l’enfance. Xavier Pommereau précise : « ces adolescents sont des écorchés vifs ; en se scarifiant, ils trouvent ainsi une façon d’exprimer leur mal-être, d’aborder ce qu’ils n’ont pu dire avec des mots ». Une conduite à traiter dès son apparition, quelle que soit la forme ou la profondeur des blessures.
Les signes qui ne trompent pas
Pas si simple, répondent les parents, de détecter les signes du malaise : beaucoup d’adolescents préfèrent taire leurs souffrances tant qu’ils ne sont pas au bord du gouffre. Mais malgré la pudeur parfois grande du jeune, le rôle des parents est de l’observer, sans le braquer. La mère d’Alice Gentaire témoigne : « Il faut faire très attention aux signes de désociabilisation. Lorsque l’enfant s’isole, qu’il ne sourie plus, qu’il cache son corps, il doit être surveillé de près». Les parents peuvent aussi se renseigner hors du cercle familial : amis, professeurs ou relations extra scolaires sont souvent de précieuses sources d’informations. Enfin, la responsabilité parentale est de dialoguer avec son enfant : un équilibre à trouver entre écoute et respect. Délicat peut-être, mais pas impossible selon Marie-Catherine Chick (psychologue responsable de l’équipe Fil Santé Jeunes) : « L’idée, c’est de reconnaître la détresse de l’adolescent sans le juger, dire son inquiétude sans pour autant minimiser les faits. C’est souvent en voyant le visage effaré d’un parent ou d’un ami que le jeune s’ouvre au dialogue. Et qu’il accepte d’aller voir un pédopsychiatre pour se faire aider », précise-t-elle.
Systématiser le repérage dans les établissements scolaires
Aujourd’hui, l’infirmerie soigne bien plus que les petits bobos : en 2009, 30 % des visites concernaient des situations de souffrance psychique. Sans oublier la demande croissante des jeunes en termes de sexualité. Sandie Cariat, infirmière académique du SNICS (Syndicat National des Infirmiers Conseillers de Santé) est formelle : « Les infirmières qui arrivent aujourd’hui à l’Éducation nationale sont insuffisamment préparées à l’exercice de leur profession en milieu scolaire. » Pour remédier à ces tâtonnements, le syndicat revendique une formation initiale de niveau Master (en 5 ans) pour remplacer l’actuel diplôme d’État. En attendant l’allongement de la formation initiale, d’autres misent sur la formation continue. L’Académie de Bordeaux a été pionnière dans ce domaine : depuis une dizaine d’années, elle propose des sessions spéciales de formation pour les infirmières scolaires. Dédié au repérage des adolescents en souffrance, ce programme organisé par Xavier Pommereau et Marie Choquet (épidémiologiste de l’INSERM) a fait des émules : de nombreuses infirmières d’autres rectorats souhaitent en bénéficier à leur tour, mais ces demandes restent en suspend… Faute de moyens ou de volonté politique ?
Enfin, la prévention passe par un dialogue efficace entre professeurs, infirmière scolaire et parents. Lors des commissions de suivis d’élèves, l’infirmière peut signaler au professeur principal qu’un jeune est fragile, sans dire explicitement ce dont il souffre. « Une façon d’élargir la vigilance à tout le cercle éducatif, notamment en cours de sport où une adolescente pourra difficilement cacher des bras scarifiés », témoigne Karine, infirmière en collège. Les réunions parents-professeurs sont aussi des moments clés pour parler du bien-être du jeune… au-delà des résultats scolaires. Les règles existent, encore faut-il vouloir les appliquer à tous les niveaux du corps éducatif. Et en faire une priorité pour ne plus laisser des adolescents seuls face à leur souffrance.
Interview de Nathalie Marigny, infirmière scolaire au lycée Paul Langevin de Suresnes (Hauts-de-Seine) |