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Interview de Xavier Pommereau, pédopsychiatre au Centre Abadie, CHU de Bordeaux
Vous êtes responsable du Centre Abadie au CHU de Bordeaux, spécialisé dans la souffrance psychique des adolescents. Qui sont ces jeunes qui viennent vous voir en consultation ?
Depuis 10 ans, trois troubles du comportement augmentent fortement chez les jeunes : les scarifications, les crises de boulimie et le binge drinking. Ces comportements touchent 15% des adolescents. Concernant les scarifications, il faut savoir que ce sont des signes de souffrance psychique à prendre au sérieux. Nos études ont montré que 80% des jeunes qui se scarifient font ensuite une tentative de suicide. De plus, on sait que cette pratique est souvent liée à des violences sexuelles subies dans l’enfance. Ces adolescents sont de véritables écorchés vifs, ils trouvent ainsi une façon d’« exprimer » leur mal-être au sens propre et au figuré, d’aborder ce qu’ils n’ont pu dire avec des mots. Comme pour dire « je suis blessé(e), portez-moi secours ».
Pourquoi les scarifications sont-elles en augmentation aujourd’hui?
L’expression des troubles psychiques évolue avec les mentalités et les modes de vie. Aujourd’hui, nous sommes dans une société de l’image et de l’individu où ce que l’on montre compte plus que ce que l’on pense. Par ailleurs, tout ce qui fait interface, entre-deux a tendance à s’estomper, se flouter. Rappelons que le mot limite en latin (limes, limitis) signifie « épaisseur de séparation entre deux territoires contigus ». Ces entre-deux s’effacent et nos ados ont bien du mal à se situer par rapport aux autres. Internet est le meilleur exemple : en un clic, on plonge immédiatement dans un autre univers, sans transition. La porosité des échanges entre soi et le reste du monde n’a jamais été aussi grande. Pas étonnant que bon nombre de jeunes aient du mal avec les limites – y compris celles de leur peau.
Que conseillez-vous aux parents qui découvrent que leur enfant se scarifie ?
Déjà, il faut reconnaitre que votre enfant est en détresse, ne surtout pas le juger. Un jeune a besoin d’être entendu, reconnu dans sa souffrance. Souvent, c’est en entendant votre inquiétude qu’il s’ouvrira au dialogue. Ensuite, il est nécessaire d’avoir quelqu’un d’extérieur sur lequel s’appuyer. Cela pourra être votre médecin de famille par exemple…
Que recommandez-vous pour que les adolescents en souffrance soient mieux pris en charge aujourd’hui ?
En termes de prévention et de repérage, nos meilleurs correspondants sont les infirmières scolaires : ce sont elles qui nous adressent le plus d’adolescents en consultation. Dans ce domaine, l’Académie de Bordeaux a été une des régions pionnières : depuis 15 ans, un travail remarquable y a été mis en place avec Marie Choquet (épidémiologiste de l’INSERM). Nous avons organisé avec elle des journées de formations, des stages au sein du centre Abadie. Aujourd’hui on est certains d’une chose : former et s’appuyer sur les infirmières scolaires, ça marche !
Ensuite, l’idée d’ouvrir des Maisons Départementales des Adolescents (MDA) dans les départements français va dans le bon sens. Aujourd’hui il n’y en que 40, on en espère une par département. Mais ces lieux ne suffisent pas si ce ne sont que des lieux de consultation. Il faut les adosser à des moyens hospitaliers, pour que les adolescents en souffrance psychique aient un endroit où se poser pendant quelques semaines. En dehors de Bordeaux, Marseille, Paris et quelques autres grandes villes, nous manquons de pôles d’hospitalisation pour accueillir ces jeunes : c’est à cela qu’il faut remédier en priorité !
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