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Rencontre avec Rémi Boyer, créateur de Aide aux Profs, une association qui accompagne les enseignants en quête d’une seconde carrière.
Pourquoi avez-vous créé Aide Aux Profs ?
Tout est parti d’une expérience personnelle : en 1999, je me sentais démotivé dans mon métier d’enseignant et je voulais faire autre chose. J’ai contacté la Cellule d’Aide aux Enseignants de mon rectorat qui ne m’a proposé que deux options : tenter un concours de secrétaire niveau bac – alors que j’avais décroché l’agrégation – ou devenir chef d’établissement. C’est tout.
Je me suis donc lancé seul dans mon projet de reconversion. Tout en me disant qu’une fois que je l’aurai réussi, je créerai « quelque chose » pour aider les enseignants dans ma situation.
Comment fonctionne l’association Aide Aux Profs ? Quel est son rôle ?
Depuis la création d’Aide Aux Profs en juillet 2006, nous avons été contactés par plus de 2000 enseignants en quête d’une reconversion. Nous sommes actuellement 4 conseillers très motivés sur ce projet : tous des enseignants ayant eu l’expérience de la reconversion professionnelle ! Cela permet d’apporter un regard compréhensif et bienveillant à ceux que nous accompagnons : nous savons par où ils sont passés.
Quand un enseignant nous contacte, nous évaluons d’abord son projet : la personne se situe-t-elle dans un véritable projet de reconversion ? Est-elle réellement motivée ? Si c’est le cas, nous commençons alors le pré-bilan de carrière (à distance). Cet outil de ma conception permet de faire un travail sur soi : quel est mon véritable projet professionnel ? Est-il dans le privé, le public, ou la création d’entreprise ? Quelles compétences seront transférables sur ce prochain poste ?
Ensuite nous passons à la pratique. Il y a là un vrai travail de réseau avec notre base de contacts : j’ai contacté personnellement plus de 200 professeurs ayant réussi leur reconversion individuellement, sans l’aide d’Aide Aux Profs. Nous nous appuyons aussi sur ceux que nous avons accompagnés. Tout cela forme une chaîne de solidarité très active, qui apporte à chacun des informations et des conseils précieux.
Enfin, une réorientation dure généralement entre 1 et 3 ans sans reprise d’études. Aide Aux Profs étant une association loi 1901 qui ne reçoit aucune subvention, la seule condition financière pour les participants est de payer la cotisation annuelle. En 2009-2010, l’adhésion était de 120 €.
Quel est le profil des enseignants qui veulent changer de voie ?
La plupart de ceux qui nous contactent ont moins de 10 ans d’ancienneté. Ils travaillent souvent en zone urbaine dans des quartiers difficiles (ZEP, ZUP), ou comme TZR, et ils anticipent les difficultés du métier : « Quand je vois comment ça se passe pour mes collègues de 45 ou 50 ans, je me dis que je ne vais pas faire ça toute ma vie. »
Depuis quelques mois, nous observons aussi un phénomène nouveau : des profs très jeunes, qui disent s’être trompés de carrière après 2 ou 3 ans d’expérience. Enfin, nous accompagnons de plus en plus de profs de plus de 50 ans. Ces personnes anticipent la précarité de leur retraite et cherchent un complément de revenus.
Quels conseils donneriez-vous à un professeur qui a envie de changer de carrière ?
D’abord, il faut envisager son projet professionnel de façon positive, et non comme une fuite en avant. Je regrette de rencontrer autant de professeurs en usure professionnelle, qui nous disent : « je veux changer car je ne m’entends pas avec ma hiérarchie ni avec mes élèves. » Une réorientation professionnelle ne se pose pas en ces termes . Si demain on travaille dans un ministère ou en entreprise, la capacité à travailler en équipe sera toute aussi importante… et le problème va se reproduire. Il faut donc faire le tri entre les vraies motivations, et celles liées au « ras-le-bol » passager de l’enseignant !
Ensuite, il faut peser le pour et le contre du projet de reconversion. Vérifier notamment sa compatibilité avec la vie personnelle, en se demandant par exemple : quel sera l’impact pour mon entourage si je me mets à mon compte ? Suis-je mobile géographiquement ? A mon âge, ce projet est-il trop ambitieux ? Autant de questions qui permettent de se confronter à la réalité, et se nourrir des idées ou du réseau des autres… Enfin, la motivation est cruciale : une réorientation ressemble souvent à un parcours du combattant. Au final, c’est cela qui fait toute la différence !
Quelles structures existent actuellement pour les profs qui veulent changer de voie ?
Nous sommes le seul dispositif associatif national en France à nous passionner pour cette problématique. Au sein de l’Education Nationale, rares sont les académies qui savent répondre véritablement à ce besoin crucial : la profession compte tout de même plus d’un million d’enseignants ! Le service MISECA (Mission Seconde Carrière) créé en 2006 par hasard 15 jours après le lancement d’Aide Aux Profs n’a pas réussi à convaincre, car son budget n’est toujours pas à la hauteur des annonces faites depuis 2003. Dans la majorité des rectorats, les Conseillers Mobilité Carrière ne sont pas assez nombreux. Beaucoup ont été formés pour s’occuper des enseignants déprimés, mais ne sont pas motivés par cette mission bien spécifique des secondes carrières. Là encore, les postes ont été créés fin 2008 : c’est donc très récent. Depuis un an environ, l’académie de Créteil, la 2e de France, se démarque par sa politique positive dans ce domaine, et le dynamisme de son pôle RH. Mais ailleurs le manque de moyens se fait cruellement sentir. Enfin, la MGEN a mis en place depuis plusieurs années le réseau PAS (Prévention, Aide, Sécurité) pour les enseignants en difficulté de santé. Nous contribuons à le faire connaître.
Que recommandez-vous pour que cette gestion des parcours de carrière soit enfin prise en compte par l’Education Nationale ?
Luc Chatel a déclaré au cours de la rentrée 2009, dans son « Pacte de carrière » vouloir créer un corps d’Inspecteurs qui ne s’occuperait que de l’accompagnement des enseignants. C’est en effet urgent. Aujourd’hui les enseignants n’osent pas parler de réorientation à leur chef d’établissement par peur d’éventuelles représailles. Et encore moins à l’inspecteur, vu comme celui qui sanctionne. On est confrontés à un système infantilisant de la part de la hiérarchie. Il est essentiel de réformer le système d’évaluation des enseignants : à quand la création de ce corps d’inspection intermédiaire, dans chaque académie ?
Ensuite, le bénéfice du Droit Individuel à la Formation (DIF) à partir de septembre 2010 est très bonne chose. Mais le programme annoncé récemment concernant la mobilité professionnelle semble bien dérisoire : un « site Internet centralisé » alors qu’il existe déjà la BIEP (www.biep.gouv.fr), tandis qu’un entretien professionnel après 2 ans, c’est trop tôt, et après 15 ans, c’est un peu tard. Georges Fotinos, dans une étude de la MGEN en 2006, situait le découragement à 8 ans d’ancienneté en moyenne. Nous préconisons de placer ces entretiens à 5 ans puis à 20 ans, car ce sont des « caps » de prévention de la démotivation.
Pour en savoir plus
www.aideauxprofs.org
Enseignant... et après ? Comment préparer et réussir sa seconde carrière Par Rémi Boyer Edition Les Savoirs Inédits (www.lessavoirsinedits.fr) |